APPEL À CONTRIBUTIONS
DOSSIER CELTIQUES, VOL. 41/2028
Appel à contributions – Cahiers d’ethnomusicologie 41/2028
À la croisée des scènes traditionnelles et des marchés mondialisés, des expressions militantes et des systèmes de représentation fantasmés – individuels ou collectifs –, les musiques dites « celtiques » – de l’Écosse aux Asturies, de la Bretagne à la Cornouaille et jusqu’aux « diasporas celtes » aux États-Unis et au Canada – représentent un phénomène complexe à la fois esthétique, économique, politique, et porteur de forts enjeux identitaires. Largement médiatisées depuis les années 1960 à travers les festivals, les mouvements folk, les processus de revival et les industries culturelles, elles soulèvent maints questionnements sur ce que signifie, aujourd’hui comme hier, « être celte » ou encore « sonner celte », plus largement sur la « celticité » : « un phénomène axé sur un lien spirituel mondial à l’idée d’identité celte (…) largement dissocié des notions essentialistes de race, de ‘sang’, de généalogie, voire même de langue » (Dietler 2006 : 238), et des musiques qui peuvent même être jouées par des personnes sans aucune connaissance historique de la culture celtique, pour des publics qui n’en savent pas davantage, dans des lieux parfois très éloignés, voire complètement déconnectés, des anciens territoires celtiques. La dynamique celtique invite en ce sens à réfléchir plus largement à la manière dont les identités culturelles se construisent, se mettent en scène et se commercialisent, dans un monde où les savoirs et les savoir-faire circulent avec une célérité accrue.
Ce dossier des Cahiers d’ethnomusicologie, conçu en articulation avec le festival Celtiques. Entre Écosse et Galice (7 nov-11déc. 2026, ADEM-Genève), se propose d’explorer ces modes d’expression et leurs contextes de performance comme autant d’espaces de fabrication, d’affirmation ou d’appropriation et de reconfiguration culturelle, portés par des acteurs et des actrices, des scènes et des imaginaires pluriels. Dans cette perspective, plusieurs axes d’analyse sont proposés afin d’éclairer la diversité des pratiques, des dynamiques sociales et des enjeux culturels :
Axe 1. Le celticisme : histoire, linguistique et transmission
Ce premier axe invite à une réflexion sur l’« identité celtique », en interrogeant ses fondements historiques et linguistiques, tout en prenant en compte la part de construction idéologique qu’elle comporte. Si l’on ne peut éviter d’explorer les racines attribuées aux sociétés celtiques anciennes, il importe de traiter ici des réélaborations et des interprétations produites depuis le XVIIIe siècle jusqu’à aujourd’hui, notamment à travers les systèmes de représentation du romantisme et, depuis les années 1960, des mouvements revivalistes.
« Les Celtes ont été diversement construits comme une figure de l’altérité, incarnant le désordre ou la perturbation de l’ordre – irrationnels, magiques, non scientifiques, émotionnels et enclins à la métaphore – en opposition à la rationalité du monde occidental moderne »[1] (Chapman1992 : 228). Au sein de ces processus de fabrication, le celticisme s’inscrit dans la conscience collective comme une ressource symbolique au service de formes de résistance culturelle et politique.
L’étude envisagera évidemment la question des langues celtiques – irlandais, gaélique écossais, breton, gallois, cornique, mannois – et leur rôle essentiel dans l’élaboration et la reconnaissance de l’identité celtique. Certaines de ces langues, comme le cornique ou le mannois, ont cessé d’être parlées comme langues maternelles avec la mort de leurs derniers locuteurs natifs (en 1777 pour le cornique, en 1974 pour le mannois), avant de faire l’objet, dans les deux régions, d’un processus de revitalisation. Ces démarches relèvent à la fois d’un engagement symbolique et politique fort, bien que leur usage quotidien reste marginal. Ces dynamiques entretiennent des liens étroits et complexes avec le chant, la poésie et les formes traditionnelles de narration.
Axe 2. L’imaginaire celtique : entre littérature, cinéma, musique et nouveaux médias
La transmission des traditions dites celtiques – orales, écrites, et aujourd’hui aussi numériques – constitue un autre point central de la réflexion. Il paraît opportun, à ce sujet, de souligner le rôle de l’oralité et de l’écoute (« aurality »), y compris via des plateformes comme YouTube ou Spotify, où de nombreux jeunes accèdent aujourd’hui aux répertoires dits traditionnels.
Ce deuxième axe propose ainsi de se pencher sur la manière dont les références celtiques sont mobilisées, réinterprétées et transformées dans les productions artistiques et culturelles contemporaines. Ce volet s’attache notamment à explorer les multiples formes que revêtent ces représentations dans le cinéma, les séries télévisées, les jeux vidéo ou encore la publicité – autant de médias qui contribuent à forger et diffuser une image du « monde celtique », souvent idéalisée, parfois fantasmée.
Les symboles celtiques, les figures mythologiques (fées, bardes, druides, héros épiques), ainsi que les récits associés, font l’objet d’appropriations multiples. Leurs usages actuels, qu’ils relèvent du registre ésotérique, narratif, commercial, ou qu’ils s’inscrivent dans des courants comme le New Age ou le néopaganisme, participent à une mythification contemporaine dont les ressorts méritent d’être scrutés avec attention. Ces formes puisent fréquemment dans une tradition imaginée, qui valorise davantage une projection esthétique ou émotionnelle qu’un rapport historique au passé (Hobsbawm & Ranger : 1993). Dans le cadre du présent dossier, ce travail critique s’efforcera de scruter en détail les liens entre la musique et les narrations visuelles : comment la musique dite « celtique » est-elle utilisée dans les films ou les séries pour évoquer un singulier ? Comment contribue-t-elle à installer une atmosphère ou à soutenir un récit archétypal ? Dans cette perspective, la figure du « celte postmoderne » s’impose comme un prisme d’analyse fécond : une construction culturelle hybride, oscillant entre quête d’authenticité, recyclage médiatique et reconfiguration esthétique et narrative, propre à nos sociétés marquées par une forte pluralité de références culturelles.
Ce contexte soulève une fois encore la question de la commercialisation de la musique celtique et de son usage comme marque identitaire sur le marché mondial, et de ses multiples reconfigurations entre folklorisation et stylisation, imitation, appropriation et (ré)invention.
Axe 3. Croyances et spiritualités celtiques : mythes, rites et pratiques sacrées
Ce troisième axe propose une exploration des croyances religieuses et des spiritualités associées aux mondes celtiques, en tenant compte de leur diversité historique, symbolique et rituelle. Il convient de rappeler, en préambule, que les connaissances dont nous disposons sur ces dimensions du passé restent fragmentaires, souvent même hypothétiques et ainsi sujettes à interprétation. Bien souvent, les représentations contemporaines s’appuient sur des relectures, des reconstructions, voire des projections fantasmées, qui composent une vision du monde celtique aussi inspirée que spéculative. On s’intéressera néanmoins à l’importance fondamentale de leur influence sur les pratiques musicales et dansées, les représentations collectives – historiquement informées ou inspirées –, et les formes de ritualité, dans une perspective croisant histoire, anthropologie, (ethno)musicologie, philosophie et sociologie.
C’est ici qu’entrent en considération diverses formes de spiritualité – druidisme, cultes des ancêtres, pratiques rituelles en lien avec la nature – et il s’avère pertinent d’examiner les multiples manières dont ces traditions, qu’elles soient authentiques, réinventées ou symboliquement reconstruites, nourrissent des langages corporels et sonores spécifiques, tant dans ce qu’elles auraient pu représenter au sein des sociétés anciennes que dans leurs relectures. C’est aussi la place de la musique et de la danse dans les pratiques rituelles qui entre ici en jeu : chants votifs, danses sacrées, invocations, rituels funéraires, célébrations saisonnières, etc. Ces formes d’expression sont à envisager dans leur dimension à la fois religieuse, spirituelle et sociale – qui peuvent aussi se manifester dans des usages thérapeutiques – et non comme de simples manifestations artistiques.
Axe 4. Langages musicaux, danses et formes sociales
Comment reconnaître ce que l’on pourrait appeler, en un étiquetage symbolique évidemment stéréotypé, certaines esthétiques sonores celtiques ? Il importe ici de se concentrer sur l’analyse musicale pour interroger ce qui fonde une éventuelle reconnaissance stylistique des musiques dites « celtiques ». Cette approche permet d’examiner les composantes formelles et expressives telles que les modes musicaux, les rythmes, l’ornementation, les timbres ou encore certains instruments considérés comme représentatifs ou évocateurs, voire caractéristiques et emblématiques. Il convient également de s’intéresser aux techniques de jeu, aux postures, comme à certaines mises en scène caractérisant les diverses traditions celtiques.
Cet axe de réflexion étudie nécessairement de près le cas de la danse et la manière dont ce mode d’expression essentiel dans la culture celtique – du bal traditionnel au spectacle scénique – devient support d’expression communautaire et marqueur patrimonial. Cette question se décline en divers sous-axes de réflexion :
La danse, en tant que pratique collective, renforce les dynamiques d’appartenance, tout en possédant un rôle de passeuse intergénérationnelle important. Elle se trouve ainsi investie d’une sorte de mission de médiation interculturelle, lorsqu’elle est présentée dans des contextes internationaux ou festivaliers, où elle a par ailleurs tendance à devenir un objet spectacularisé.
Ce phénomène soulève des questions de codification, de mise en scène et de standardisation, liées à certaines attentes médiatiques, souvent au service de l’industrie touristique. Ainsi s’expriment diverses tensions entre pratique « enracinée » et produit culturel « marchandisé », notamment dans le cas de shows chorégraphiés comme Riverdance ou Celtic Legends, où la recherche de virtuosité technique et d’excellence artistique côtoie une forme de narration mythifiée et une esthétique globalisée.
En parallèle, des formes plus localisées de danse, comme celles des fest-noz (Bretagne), céilí (Irlande), ceilidh (Écosse) et twmpath (Pays de Galles) poursuivent leur développement dans un contexte vivant – celui du rassemblement dansé festif –, avec une revivification de certains rythmes et pas traditionnels, une diversification des styles et une transmission intergénérationnelle renforcée. Ces dynamiques ont amené à considérer la danse non seulement comme un patrimoine à préserver, mais aussi comme un langage incarné, reflet d’« une conception métaphorique du corps » (Foster & Nesme 1998 : 100), répondant à certaines aspirations socioculturelles et capable de porter des enjeux identitaires, politiques et esthétiques contemporains.
Axe 5. Interculturalité et circulations musicales
Loin d’être un phénomène isolé, la musique dite « celtique » se forge dans des dynamiques d’échange avec d’autres traditions européennes. Cela se reflète dans les styles hybrides de certains ensembles insulaires, mais aussi dans des festivals pan-européens. Cette ouverture favorise des esthétiques partagées qui traversent les appartenances régionales.
Ce dernier axe ouvre vers d’autres univers culturels. Si l’on reste dans une aire voisine des « nations celtiques », le monde scandinave qui manifeste des dynamiques comparables en matière de revalorisation d’un passé mythifié. Ainsi observe-t-on, dans les pays nordiques, un regain d’intérêt pour des cultures anciennes, notamment à travers des références explicites au monde viking, réinvesties par un imaginaire et un ensemble de pratiques – notamment artistiques et rituelles – qui participent à une réinterprétation postmoderne de certains pans de leur histoire. Dans cet univers culturel transnational, souvent fantasmé, des rapprochements se créent entre les traditions celtiques et scandinaves. Ces formes de circulation artistique produisent des esthétiques hybrides, à la croisée des traditions insulaires, nordiques et celtiques, et participent à une redéfinition contemporaine des identités musicales en Europe du Nord.
Plus largement, cette logique d’interculturalité s’inscrit dans un contexte globalisé de la « celticité », qui dépasse les frontières européennes. Des créations afro-celtiques, indo-celtiques, ou celto-américaines émergent ainsi depuis plusieurs décennies, donnant lieu à des fusions musicales où l’identité celtique devient un matériau souple, approprié dans des dialogues transculturels.
Les propositions, d’une longueur comprise entre 500 et 1 000 mots, devront présenter de manière détaillée le propos ainsi que la structure envisagée de l’article, et être accompagnées d’une bibliographie indicative.
Elles devront être adressées avant le 1er mai 2027 aux personnes coordonnant ce numéro :
Fabrice Contri : fcontri.adem@gmail.com
Lea Hagmann : lea.hagmann@unibe.ch
Les articles retenus devront être remis au plus tard le 1er novembre 2027 et comporter entre 30 000 et 40 000 caractères, espaces compris (bibliographie et notes incluses). Les illustrations, notamment photographiques, sont les bienvenues, de même que les documents audio et audiovisuels en lien avec l’article, qui pourront être hébergés sur le site des Ateliers d’ethnomusicologie. Tous ces éléments devront être libres de droits ou accompagnés des autorisations nécessaires à leur reproduction et à leur diffusion (voir la Note aux auteurs).
Références bibliographiques
BALOSSO-BARDIN Cassandre
2017 « A Short Overview of the Bagpipes from the Iberian Peninsula », Chanter 31 (2) : 9-17.
BITHELL Caroline
2014 A Different Voice, A Different Song: Reclaiming Community through the Natural Voice and World Song. New York : Oxford University Press.
BOHLMAN Philip V. et Martin STOKES, dir.
2003 Celtic Modern: Music at the Global Fringe. Lanham : Scarecrow Press.
CHAPMAN Malcolm
1992 The Celts: The Construction of a Myth. New York : St. Martin’s Press.
1994 « Thoughts on Celtic Music », in Martin Stokes, dir. : Ethnicity, Identity and Music: The Musical Construction of Place. Oxford et Providence : Berg : 29-44.
CLÉRIVET Marc
2013 La danse traditionnelle en Haute-Bretagne : traditions de danse populaire dans les milieux ruraux gallos (XIXe-XXe siècles). Rennes : Presses universitaires de Rennes ; Dastum.
CUNLIFFE Barry
2018 The Ancient Celts. 2e éd. Oxford : Oxford University Press.
DASEN Patrik Vincent
2020 Devenir et être facteur de cornemuse irlandaise uilleann pipes : entre déterritorialisation et patrimonialisation. Thèse de doctorat en arts vivants, dominante musique, sous la direction de Luc Charles-Dominique. Nice : Université Côte d’Azur.
DEFRANCE Yves
1996 Musiques traditionnelles de Bretagne 1 : Sonnoux et sonerien. Morlaix : Skol Vreizh.
2007 « Distinction et identité musicales, une partition concertante », Cahiers d’ethnomusicologie 20 : 9-27.
DIETLER Michael
2006 « Celticism, Celtitude, and Celticity: The Consumption of the Past in the Age of Globalization », in Sabine RIECKHOFF, dir. : Celtes et Gaulois, l’archéologie face à l’histoire 1 : Celtes et Gaulois dans l’histoire, l’historiographie et l’idéologie moderne. Actes de la table ronde de Leipzig, 16-17 juin 2005. Glux-en-Glenne : Bibracte, Centre archéologique européen : 237-248.
EL-SHAWAN CASTELO-BRANCO Salwa, Susana MORENO-FERNÁNDEZ et António MEDEIROS, dir.
2022 Outros Celtas. Celtismo, modernidade e música global em Portugal e Espanha. Lisbonne : Edições Tinta-da-China.
FALC’HER-POYROUX Erick
2013 « L’interceltisme musical : genèse d’une naissance », Babel. Civilisations et sociétés 27-VIII : 133-152.
2020 « Celtic Music », in Andrew R. MARTIN et Matthew MIHALKA, dir. : Music Around the World: A Global Encyclopedia 1. Santa Barbara (Californie) : ABC-CLIO : 165-171.
FOSTER Susan Leigh
1998 « Danses de l’écriture, courses dansantes et anthropologie de la kinesthésie », trad. de l’anglais par Axel Nesme, Littérature 112 : 100-111.
HAGMANN Lea
2022 Celtic Music and Dance in Cornwall: Cornu-Copia. Londres et New York : Routledge.
HILL Sarah
2007 ‘Blerwytirhwng?’ The Place of Welsh Pop Music. Aldershot et Burlington : Ashgate.
HOBSBAWM Eric et Terence RANGER, dir.
1992 [1983] The Invention of Tradition. Cambridge : Cambridge University Press.
JAMES Simon
1999 The Atlantic Celts: Ancient People or Modern Invention? Londres : British Museum Press.
LE COADIC Ronan
1998 L’identité bretonne. Rennes : Terre de Brume ; Presses universitaires de Rennes.
MCKERRELL Simon
2015 Focus: Scottish Traditional Music. New York et Londres : Routledge.
O’FLYNN John
2009 The Irishness of Irish Music. Farnham : Ashgate.
O’SHEA Helen
2008 The Making of Irish Traditional Music. Cork : Cork University Press.
RENAUD Jean
1992 Les Vikings et les Celtes. Rennes : Éditions Ouest-France.
WILKINSON Desi
2016 Call to the Dance: An Experience of the Socio-Cultural World of Traditional Breton Music and Dance. Hillsdale (New York) : Pendragon Press.
WILLIAMS Sean
2020 Focus: Irish Traditional Music. 2e éd. New York et Londres : Routledge.
WOOLLEY Chloë
2003 The Revival of Manx Traditional Music: From the 1970s to the Present Day. Thèse de doctorat. Édimbourg : University of Edinburgh.
[1] Traduction Lea Hagmann.