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QUAND LES ADEM S'AFFICHENT !

Focus | 1 février 2021 | Alexis Toubhantz

L’été dernier, Ethnosphères magazine est allé à la rencontre de Tassilo Jüdt, auteur de l’identité graphique des ADEM depuis 2009. Celui-ci nous a reçu dans son atelier de Veyey, sur la Riviera vaudoise, une pièce lumineuse et chaleureuse, à son image. Retranscription d’une conversation riche et animée, autour de son parcours personnel, son métier de graphiste-illustrateur et la relation féconde qu’il a tissée avec les ADEM depuis près de 12 ans.

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Propos recueillis par J-Alexis Toubhantz & Angela Mancipe / Photos : J-Alexis Toubhantz

 

(Tassilo nous accueille à l’entrée de son atelier)

 

Ethnosphères magazine : Peux-tu te présenter en quelques mots ?  (formation, parcours, références, sources d’inspiration…)

Mon parcours commence au milieu des années 90 à Genève, à l’Ecole des Arts décoratifs. C’est au cours de ces années que je découvre le croquis, l’illustration, ainsi que l’importance de la narration dans les visuels. Je travaille ensuite pendant trois ans dans l’atelier d’Alain Kissling, des années très formatrices pour peaufiner les bases du métier. En 1999, je traverse l’Atlantique et intègre le Berkeley College of Music à Boston, où j’y suis pendant une année des cours de composition, d’arrangement et de pratique instrumentale (saxophone). De retour en Suisse en 2000, je m’installe à Vevey comme graphiste indépendant, avec comme volonté affichée dès mes premiers mandats de concilier l’illustration, le geste dessiné et les techniques de graphisme. Parmi mes influences notables, je citerai les affichistes polonais d’après-guerre, des affichistes espagnols (Isidro Ferrer notamment), les grands affichistes français (Cassandre, Savignac, Le Quernec) mais aussi toute l’école d’illustrateurs genevois rassemblés autour de la galerie Papier gras (Exem, Reuman,…). Chez ces derniers, j’admire tout particulièrement leur vision d’un métier artisanal, l’importance du geste, du dessin et de la couleur.

 

Quel rapport entretiens-tu avec la musique, et notamment celle défendue par les ADEM ?

La musique occupe une grande place dans mon quotidien. Je suis actif dans différentes formations musicales, comme choriste avec les Vocalistes Romands, Voix de Lausanne, en tant que saxophoniste avec Jérome Berney trio ou encore le collectif Hemlock Smith.

Pour moi, le jazz a constitué une bonne porte d’entrée à l’univers musical des ADEM, d’abord pour les musiques métissées, puis de fil en aiguille pour les musiques proche-orientales et d’Afrique de l’Ouest. Ces musiques m’intéressent notamment pour leur inventivité rythmique et mélodique, le travail sur la microtonalité  et la part d’improvisation. Parmi mes influences majeures, je citerai de grands artistes comme les oudistes Anouar Brahem et Rabih Abou-Khalil, ou le joueur de kora Ballaké Cissoko. En 2013, j’ai eu la chance de participer à l’atelier de musiques du Moyen-Orient animé par le musicien d’origine syrienne Iyad Haymour dans le cadre de la Croisée des Cultures. Je garde un excellent souvenir de cette expérience, qui mêle découverte, rencontres, prise de risque artistique, autant de valeurs que j’associe spontanément aux ADEM.

 

Après 12 ans de collaboration, quel regard portes-tu sur ta relation avec les ADEM ?

Collaborer avec les ADEM me permet d’assouvir une aspiration profonde, celle de réaliser des affiches culturelles. Et c’est notamment avec eux que j’ai eu l’opportunité de réaliser mes premières affiches au format « mondial » (NDLR : affiches grands format en milieu urbain) !

Ce qui qualifie le mieux ma relation avec les ADEM, c’est bien sûr le rapport de confiance construit et bonifié au fil du temps. Comme on le dit souvent dans le métier : « un bon graphiste, c’est celui qui a la chance d’avoir de bons clients ». De fait, cette confiance permet une prise de risque régulière, alimentée par la richesse des thématiques et des univers musicaux abordés par les ADEM. La variété et l’hétérogénéité du matériel iconographique de base – donné par les artistes invités par les ADEM - ont aussi énormément influencé ma manière de travailler en m’incitant à réinterpréter les images à disposition, à rechercher une manière de les sublimer pour dépasser leur qualité de départ parfois aléatoire. Bref, un cadre de travail équilibré entre contrainte et liberté, comme autant de beaux défis professionnels à relever. Les propositions pour le festival Les Nuits du Monde ont souvent été des terrains d’expérimentation passionnants. En 2018, j’ai été très touché par la décision des ADEM de me confier le renouvellement de leur identité graphique.

(Tassilo pose devant deux de ses réalisations emblématiques pour les ADEM)

 

Peux-tu nous brosser un rapide panorama de l’identité visuelle des ADEM et de ses inflexions au fil du temps ?

Mes premières propositions pour les ADEM (Roumanie en 2009) figuraient des sphères autour desquelles gravitaient les musiciens, pour souligner l’idée de mouvement et de circulation à l’intérieur et entre les traditions musicales.  Dans un deuxième temps, se sont imposés des personnages centraux (danseurs, musiciens) et les sphères ont été reléguées sur un second plan avant de disparaître, remplacées par l’intégration de motifs décoratifs en rapport avec la thématique (poya pour les musiques alpines, wax pour les musiques africaines, etc.)  Ponctuellement, les motifs ont même pu devenir l’élément central de la composition, à l’image des rosaces de Balkaniques (2010) ou Orient-Occident (2014). L’illustration a également fait son apparition à l’occasion du Cabaret Latino (2014) ou des Notes persanes (2017). Progressivement la palette de couleurs est devenue de plus en plus vive, permettant d’exploiter au maximum le potentiel de l’impression sérigraphique. En 2017, l’affiche d’Afrique plurielle a constitué un point d’inflexion important, avec la première apparition d’une composition en biseaux, et la dynamique qu’ils introduisent. C’est d’ailleurs un élément qui est au centre de la nouvelle identité graphique en place depuis 2018, qui voit également le retour de la photo avec un minimum de filtre.

La ligne graphique actuelle intègre également le souhait des ADEM d’être mieux identifiables en tant qu’organisateurs, alors que l’identité précédente mettait plus l’accent sur la thématique propre à chaque événement.

(différentes propositions de travail pour le festival O’Mali)

 

Dans ton travail pour les ADEM, peux-tu citer les réalisations qui t’ont le plus inspiré ? 

Voilà un exercice difficile, car chaque réalisation est une nouvelle aventure ! Outre les propositions d’Afrique plurielle (déjà évoquées), je citerais volontiers les Routes de l’Inde (2011). Je garde le souvenir d’un matériel iconographique très riche, prétexte à une grande variété de propositions. L’utilisation d’objets et de motifs iconographiques relatifs à la culture indienne (dans le cas présent, des tampons utilisés comme pochoirs pour l’impression de tissus) a constitué un détour fertile pour ensuite replacer les artistes au centre de leur culture.  Plus proche de nous, le travail autour du festival Fusions (2018), qui a inauguré la nouvelle identité graphique des ADEM, a été l’occasion de recherches et d’expérimentations particulièrement inspirantes.

(Tassilo à son pupitre de travail, devant deux variantes de l’affiche d’Afrique plurielle)

 

Dans l’atelier du créateur : peux-tu nous en dire un peu plus sur ton processus de travail et tes techniques préférées ?

Ma méthode de travail a passablement évolué entre 2009 et aujourd’hui. Jusqu’en 2018, la recherche sur les motifs et la retouche des images étaient des éléments centraux de mon travail. C’est maintenant la recherche de dynamique et le travail de composition à partir des photos qui a pris la première place. Il s’agit de trouver la meilleure combinaison entre les éléments purement photographiques, les éléments en biseaux et le choix des couleurs.

Pour moi, il est aussi très important d’écouter la musique qui sera jouée pendant le festival, et de m’imprégner de son atmosphère. Comme dans une pièce musicale, le graphisme se réfère aux mêmes notions de vibration, de rythme et de composition. La vibration s’exprime à travers un travail sur la couleur, la recherche d’une tension entre couleurs vives ou ternes, naturelles ou plus artificielles. L’alternance de zones dynamiques et d’autres plus calmes dans la composition imprime un rythme particulier à l’image.

L’importance croissante de la communication digitale sur le Web et les réseaux sociaux influence également mon travail. De plus en plus, se fait jour l’idée d’une affiche « puzzle », composée d’éléments mobiles, pour faciliter sa déclinaison en une grande variété de formats adaptés à chaque type de support.

La collaboration avec les imprimeurs reste également très importante pour moi.  J’essaie dans la mesure du possible de choisir des imprimeurs locaux, c’est à la fois un gage de qualité et la possibilité de s‘assurer sur place du rendu des couleurs. Impossible enfin de ne pas évoquer aussi mon penchant pour la technique d’impression en sérigraphie, cultivée notamment au fil d’une collaboration fructueuse avec l’artisan genevois Christian Humbert-Droz, puis la maison Uldry à Bern, et utilisée jusqu’à une période récente pour la production des affiches des ADEM.

 

En conclusion, je dirais que le succès d’une réalisation s’inscrit en ce point de tension idéal entre le travail créatif, la qualité du dialogue avec le client, et la rigueur accordée à la réalisation et la finition.


(Sur le mur de l’atelier)

 

 

Pour aller plus loin :

Le site internet de Tassilo  : http://www.tassilo.ch/

Le collectif Hemlock Smith : https://www.hemlocksmith.ch/

Les Vocalistes Romands : http://www.vocalistes.ch/

 

 

 

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