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d'ethnomusicologie

30 novembre -1

LA MUSIQUE QUI SOIGNE

Entretien avec Shuaib-Aftab-Ahmad Mushtaq

 

Fabrice Contri

 

Ces jours-ci, on voit un peu partout des initiatives musicales de partage, magnifiques (retenons seulement celles-ci), que ce soit aux fenêtres, aux balcons ou des mini-concerts proposés par des musiciens.e.s se filmant à leur domicile, confiné.e.s. Que pensez-vous de cette fonction de la musique ?

 

En cette période de confinement, source de renouveau pour certains ou d’austère solitude pour d’autres, la palette émotionnelle se nuance. La musique s’est toujours faite l’interprète fidèle des sentiments et de leur ressenti, c’est là en quelque sorte son essence. Ce qu’elle permet d’exprimer aujourd’hui n’est donc pas nouveau, seuls les lieux semblent changer. On passe de la scène aux fenêtres ou aux balcons...

Cependant, un tel partage apparait plus touchant dans ce contexte insolite.

 

Sortir des contraintes artistiques de la salle de concert, faire de la musique pour « seulement » échanger, offrir, apaiser, ce sont là des rôles que les musiques dites « traditionnelles » jouent souvent et depuis bien longtemps…

 

Bien évidemment, comme je l’ai souligné auparavant. Ce qui accroît l’effet émotionnel de cette            « nouveauté », c’est qu’au fil du temps, la musique a souvent perdu son essence, sa valeur de communion, d’apaisement, et finalement ce qui lui est fondamental. Le confinement et l’isolement de ces dernières semaines auront peut-être permis de se recentrer sur ce qui avait été un peu trop oublié.

 

Vous-même pratiquez « votre » tradition, le qawwalî, selon des approches diverses : artistique, rituelle, musicothérapeutique. Au regard de votre pratique, quelles réflexions, quels questionnements soulève le contexte singulier dans lequel une grande partie de lhumanité musicale se retrouve aujourdhui ?

 

L’humanité musicale revient à certaines de ses racines et de ses valeurs en ces jours difficiles, mais elle se situe dans un état de fragilité tout aussi important que celui de la nature elle-même.J’entends l’environnement planétaire. Et cela aussi s’explique par un changement de valeurs, réalisé souvent au profit d’une mondialisation de la musique. La musique répond de plus en plus aux effets de la mode, on souhaite s’inscrire dans des moules et ne plus offrir ce qui nait musicalement au plus profond de soi. Il faut être suffisamment attaché à sa tradition et conscient de la richesse de celle-ci pour vivre et présenter sa musique comme une musique du monde et non pas comme une musique mondialisée.

 

La musique apaise, la musique soigne. Pour vous de quelle façon intervient-elle dun point de vue curatif. Est-elle seulement un placebo ou a-t-elle une efficacité réelle sur le plan tant psychologique que physique ?

 

J'ai toujours vu le corps humain telle une caisse de résonance raisonnante. Tout art porte en lui une parcelle de La Lumière. La compréhension et le ressenti de soi et du monde génèrent une vibration qui induit une certaine harmonie du corps, du cœur et de l’esprit. La musique a ce pouvoir vibratoire, du fait de la puissance des fréquences que le son dégage, qui sont captées par le corps, là où l’émotion s’exprime et se propage dans l’esprit. Ce corps réagit comme une caisse de résonance pour « aligner », mettre en phase, le physique et le psychologique. Ce phénomène - cette « efficacité » -, qui nourrit le corps et l’esprit d’une manière thérapeutique depuis des siècles dans ma tradition, commence à devenir un véritable sujet de réflexion en Occident, validé par la science moderne. La thérapie a sans doute toujours été un des objectifs de la musique, mais peu de gens ont véritablement fait reposer leur pratique sur cette valeur.

 

Quels souhaits émettez-vous pour le proche avenir, musicalement parlant ?

 

Mon véritable souhait, c’est pour cela que je travaille depuis plus de 25 ans, c’est de faire ressentir la musique davantage que de la donner à entendre. S’absorber de sons, comprendre ce qu’ils propagent, et ainsi apprendre à écouter et réaliser qu’écouter de la musique c’est une véritable thérapie et non pas un simple passe-temps. Le corps et l’esprit ressentent la musique, on vit la musique lorsque l’on ressent profondément ce qu’elle porte en elle. Comme l’a si bien dit le grand poète mystique soufi Mevlana Rûmi « Il y a une voix qui n’utilise pas les mots. Écoute ! » C’est mon seul message d’artiste, musicien et musicothérapeute.

 

 

Éléments complémentaires (je te laisse pérsenter cela comme tu veux)

 

Shuaib-Aftab-Ahmad Mushtaq est professeur de musique du Pakistan et d’Inde du Nord, conférencier, musicothérapeute (notamment « ragathérapeute »). Il pratique le chant en combinant le style classique khayâl qu’il a étudié auprès du légendaire Ustad Ghulam Hassan Shaggan de la Gharânâ (radition) de Gwalior, et le style qawwalî qu’il a pratiqué avec les grands maitres Ustad Meher Ali et Ustad Sher Ali de la Gharânâ de Talwandi.

 

Shuaib propose des séances de musicothérapie personnalisée pour la gestion du stress et l’accompagnement émotionnel :

www.shuaibaftabqawwal.com

https://www.facebook.com/shuaibaftabqawwalfrance/

 

Le Qawwalî a conquis ses lettres de noblesse en Occident grâce au légendaire Nusrat Fateh Ali Khan (1948-1997). Fondé au XIIIe siècle par Hazrat Amir Khusrau, il est l’expression de la dévotion spirituelle soufie pakistanaise et indienne.

Musique de transe et d’ivresse dévotionnelle, le Qawwalî chante les poèmes des grands poètes mystiques orientaux. Il cherche à exacerber l’émotion individuelle et collective par la richesse de ses mélodies d’inspiration populaires et savantes, l’inventivité de ses rythmes tambourinés et la véhémence des claquements des mains qui lui confèrent une saveur et une vigueur inimitables.

 

http://archives.adem-geneve.com/fr/evenements-qawwal-

 

… et encore

https://www.adem.ch/fr/les-nuits-du-monde-programme/chant-khyal-dinde-du-nord

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