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d'ethnomusicologie

#9 - Virtuel, vous avez dit virtuel ?

Sortir des murs | 9 February 2021 | Fabrice Contri

Confronté à une crise sanitaire qui s'installe dans la durée, les Adem ont choisi d’emprunter la voie d’une diffusion numérique en "streaming" pour leur festival d’hiver 2021 Mousiki ! Musiques et danses de Grèce. Intermédiaire précieux, et résistant à la Covid !, entre notre structure, les artistes et le public, le numérique nous permet, envers et contre tout, de maintenir des liens sociaux et même d’en créer de nouveaux. Tout en reconnaissant le potentiel du numérique, et la place grandissante qu'il est amené à prendre dans nos activités, cet article s'efforce de rappeler en quoi la captation et la diffusion de concerts par le prisme des outils multimédias ne peut être qu’accessoires dans le domaine qui est le nôtre, celui des musiques et danses du monde.

ecran video streaming
(Kelly Thoma - concert en streaming dans le cadre du festival Mousiki ! - photo : A. Toubhantz)

 

Depuis leur création, les ADEM se dédient à la valorisation des musiques et danses du monde. Ils privilégient le direct, l’écoute « en acoustique » et favorisent des contextes de jeu où le public peut partager une forme d’intimité avec les musicien.ne.s ou les danseu.r.ses, les (ethno)musicologues ou autres spécialistes qu’ils invitent au fil de leur riche programmation artistique et pédagogique. La période de la Covid a évidemment entamé cette dernière, car la crise sanitaire n’a pas seulement renforcé les frontières politiques, elle a aussi dressé de nouvelles barrières visibles et invisibles, nécessaires pour la santé ou pernicieuses, au sein du monde de tout un chacun, celui de tous les jours. Elle a isolé et même enfermé une partie des gens du quotidien, notamment les artistes, réduisant nos joies communes et nos banals désirs aux besoins fondamentaux, parfois bien improprement considérés comme formant « l’essentiel » de l’existence. Ainsi, la musique et la danse – ingrédients de ce que l’on range habituellement dans le grand débarras de la « Culture » – ont-elles dû, si ce n’est cesser de sonner ou de bouger, se cacher, « se produire » avec une « jauge » réduite ou à huis clos, sans public, délaisser le « présentiel » pour « se faire en visio ». Triste jargon, âpre solitude, lointain écho du spleen romantique… Et le terme de musique « vivante », quant à lui, semble avoir perdu une grande part de sa réalité.

Au rythme de la diffusion du virus, les outils multimédias se sont multipliés et leur usage s’est accru de manière exponentielle. Le progrès sauverait-il le monde ? –  comme l’espéraient certain.e.s scientifiques et grand.e.s artistes du XIXe siècle ? Probablement pas, et, même s’il le pouvait, il convient de mesurer avec prudence ses motivations comme ses effets. Cela n’est pas le refuser, mais face à l’inquiétude ambiante qui tend à devenir panique, il importe d’envisager comment en tirer le meilleur parti.  Si nous nous cantonnons au domaine des musiques et danses du monde, celui qui est le nôtre aux Adem et que nous connaissons bien,  il convient de souligner que la captation et la diffusion de concerts par le prisme des outils multimédias ne peut être qu’accessoire. Ces outils nous aident à tenir, à ne pas oublier le monde d’hier, à combler notre attente d’un retour, si ce n’est au meilleur des mondes du moins à un univers plus simplement humain, dans le sens noble du mot : un monde de chair, nourri de sensations et d’émotions vécues, dans le partage et l’échange interindividuel, « sur le terrain ». Et, lorsque ce « meilleur » sera parmi nous, ces outils nous inviteront à prolonger, goûter autrement la réalité que nous aurons éprouvée et partagée. Avec elle, ils sont un bien précieux, sans elle ils risquent de se réduire, tout comme nos vies, à de simples coquilles vides.

En dépit de ces quelques réserves, ou plutôt grâce à elles, c’est avec une grande reconnaissance envers tout ce que nous apportent ces moyens de la « Grande Modernité » numérique que les Adem ont choisi d’emprunter la voie d’une réalisation virtuelle pour leur festival d’hiver 2021 Μousiki ! Musiques et danses de Grèce, et qu’ils donneront probablement une place plus grande à l’univers digital dans un proche futur. Car, il est un intermédiaire précieux, et résistant à la Covid !, entre notre structure, les artistes et le public. Il nous permet, envers et contre tout, de maintenir des liens sociaux et même d’en créer de nouveaux. Selon toute probabilité, les outils et canaux multimédias joueront à l’avenir un rôle de plus en plus important aux Adem, comme ailleurs, et nous nous attelons dès à présent à expérimenter et exploiter certains de leurs atouts techniques, artistiques, parfois écologiques. Mais c’est aussi en prenant garde à ce qu’ils ne prennent pas le pas sur la vie artistique réelle, et notre environnement quotidien, que nous choisissons de les employers. Car il s’agit qu’ils accompagnent le spectacle vivant en tant qu’adjuvants de l’essentiel, non pas qu’ils s’y substituent.

Fabrice Contri, directeur des ADEM

 

 

 

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