ateliers
d'ethnomusicologie

# 5 : Zanzibar, une nouvelle aventure radiophonique

8 May 2020 | Alexis Toubhantz

A l’occasion du récent lancement de sa nouvelle émission Zanzibar qui a débuté le 27 mars dernier sur les ondes de la RTS - Espace 2 , Ethnomag a rencontré le producteur Vincent Zanetti, par ailleurs musicien, programmateur et compagnon de route au long cours des ADEM et des musiques du monde. Il nous parle de sa nouvelle émission, de son métier de producteur, et des défis que le médium radiophonique peut et doit relever dans le contexte difficile que traversent actuellement les artistes et les lieux dédiés au spectacle vivant.

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Propos recueillis par J-Alexis Toubhantz

Vincent Zanetti, Yvan Ischer, Samba Diabaté - photo : d.r.

Ethnomag : Peux-tu nous résumer le concept de ta nouvelle émission Zanzibar ?

Zanzibar s’inscrit dans le cadre des soirées de concerts d’Espace 2, et d’une réorganisation en profondeur de la grille de programme de la chaîne culturelle de la RTS. C’est le retour d’un rendez-vous hebdomadaire avec les musiques du monde sur Espace 2, des musiques qui s’étaient trouvées disséminées et dispersées dans l’ensemble de la grille avec la disparition de ma précédente émission L’Ecoute des Mondes, à l’été 2016. Zanzibar, c’est donc une émission de 2h30, résolument consacrée à la diffusion de concert. Ce format généreux offre la possibilité de diffuser deux concerts quasiment en entier, ou en tout cas de très larges extraits. On a en général encore de la place pour une interview ou un petit reportage radio au moment de l’entracte, ce qui permet de donner un autre éclairage sur la musique. L’idée c’est aussi d’associer deux concerts qui soient suffisamment différents et en même temps qui puissent s’éclairer mutuellement. Au final, cela crée une articulation très évidente au sein de l’émission, qui semble fonctionner plutôt bien.

"Zanzibar, c’est le retour d’un
rendez-vous hebdomadaire
avec les musiques du monde
sur Espace 2"

Ethnomag : Quels changements majeurs sont liés à la création de Zanzibar, par rapport notamment à l‘Ecoute des Mondes ?

Un des changements majeurs est lié aux conditions de travail. Pour diverses raisons qui seraient longues à expliquer, mêlant différentes considérations de restructuration et d’adaptations aux nouveaux moyens numériques, je m’étais retrouvé à accumuler le rôle de journaliste, animateur, programmateur, réalisateur, etc.. je faisais tout de A à Z. Avec la création de Zanzibar, je bénéficie à nouveau d’une équipe, avec des moyens certes toujours limités, mais qui me permet néanmoins de me concentrer sur le cœur de mon métier, la production musicale. La chargée de production, Eva Colomb, me libère d’une charge de travail importante. D’autre part, chaque émission bénéficie de trois heures de studio avec un réalisateur. Cet aspect est vraiment précieux parce que c’est là, au moment de la réalisation, que l’on travaille vraiment sur le brillant de l’émission, sur le rendu, sur le partage et sur l’intonation et pour moi c’est un moment que j’apprécie énormément et c’est un vrai grand bonheur de travailler avec le(s) réalisateur(s) d’Espace 2. On peut aussi évoquer la diffusion en streaming, une pratique qui s’est beaucoup développée ces dernières années. Zanzibar offre la possibilité aux auditeurs de réécouter toutes les émissions quand ils le souhaitent à partir d’une page dédiée sur le site internet d’Espace 2.

Ethnomag : Quelles sont les sources principales qui alimentent ton émission ?            

J’ai plusieurs sources pour la préparation de Zanzibar. Il y a bien entendu les concerts dont je produis l’enregistrement pour le compte d’Espace 2. Il y a aussi tous les concerts des archives d’Espace 2 : les concerts enregistrés dans les différents festivals des ADEM, mais également dans le cadre du festival Notes d’équinoxe à Delémont, du festival de musique sacrée de Fribourg ou de celui des Musiques des montagnes du monde à Anzère. Et puis il y a aussi tous les concerts de musiques du monde qu’on a enregistrés par exemple au Cully jazz  ou dans le cadre des Jardins musicaux de Cernier. Il y a aussi des disques extraordinaires de grands musiciens, notamment dans le domaine de la musique indienne. Cette grande variété de sources me permet de toucher tous les continents, et de balayer tout le spectre des musiques du monde, des musiques les plus fidèles à la tradition à des propositions plus aventureuses, à l’image par exemple du guitariste sud-africain Derek Gripper ou des musiciens Piers Faccini et Vincent Segal à l’affiche de ma dernière émission.

Vincent Zanetti, Yvan Ischer, Piers Faccini et Vincent Ségal - Photo : d.r.

Ethnomag : Peux-tu nous donner quelques indications sur la programmation de Zanzibar pour les prochaines semaines ?

Bien sûr, et sans vouloir tout dévoiler, on peut en tout cas dire que les artistes du festival Notes Polaires seront très présents dans la programmation du mois de mai. De facto, Zanzibar contribue à sa manière à élargir l’audience de cette manifestation, la dernière organisée par les ADEM au tout début de la crise sanitaire et qui en avait déjà été affectée.  L’émission donnera lieu à des rapprochements inattendus, on entendra notamment le Finlandais Ilka Heinonen, virtuose de la lyre jouhikko, puis en regard la grande chanteuse malienne Rokia Traoré, enregistrée au Cully jazz. Zanzibar retransmettra également le concert de Mariana Carrizo, une chanteuse originaire du Nord-ouest de l’Argentine, qui donnera à entendre sa voix extraordinaire, sa poésie et son engagement social et politique en faveur des droits des femmes. Là-aussi, l’émission fera cohabiter la musique montagnarde de Mariana Carrizo, toute empreinte de poésie et d’humanité, avec la musique urbaine sophistiquée d’Astor Piazzola interprétée par l’ensemble Tango sensations de Stéphane Chapuis enregistré aux Notes d’équinoxe. C’est pour moi aussi un acte politique que d’associer plutôt que d’opposer des musiques qui ne se côtoient pas habituellement, mais qui s’illuminent mutuellement.

Ethnomag : Tu as déjà évoqué plusieurs liens entre Zanzibar et la programmation des ADEM. Peux-tu nous en dire plus sur ton long compagnonnage avec les ADEM ?

Cette relation a commencé bien avant que Laurent Aubert, le fondateur des ADEM, me propose de reprendre l’émission qu’il animait sur Espace 2, qui s’est successivement appelée Résonance puis Ethnomusiques. En effet, bien avant cela, j’ai d’abord été un spectateur et un élève assidu des Ateliers d’ethnomusicologie. Mon plus grand souvenir, c’est évidemment Paco Yé (paix à son âme) qui a été un des pionniers du djembé en Suisse au début des années 80. C’est avec cette rencontre et par le djembé que je suis parti en Afrique et que j’ai ensuite découvert les autres musiques défendues par les ADEM. C’est donc un compagnonnage très fort pour moi, avec une réelle communauté de valeurs : l’ouverture aux autres sociétés, aux autres cultures, la place accordée aux diasporas, aux minorités à Genève, en Suisse romande, et en Europe en général. Bien sûr mon émission possède sa propre ligne éditoriale mais elle se nourrit évidemment des pistes explorées par les ADEM. Par extension, on peut dire que Zanzibar offre une sorte de prolongement de l’expérience scénique offerte par les ADEM au public genevois, en diffusant leurs concerts dans toute la Suisse romande, et au-delà, en donnant également la possibilité de les écouter différemment ou de les mettre en résonance avec d’autres courants ou esthétiques. 

Ethnomag : Justement, quelle devrait-être selon toi la place du média radiophonique (et de ton émission en particulier) dans le contexte actuel de la mise à l’arrêt forcé des scènes musicales.

Avec Zanzibar, l’idée c’est de faire de cette émission une scène de concert, de partager avec l’auditeur mon expérience de producteur musical. Lors de l’enregistrement des concerts, on va s’efforcer de restituer la plus grande émotion possible afin de permettre aux auditeurs de revivre le concert au plus près des intentions des artistes. C’est un gros travail.  Peu d’auditeurs le savent, mais le preneur de son d’Espace 2 refait complètement le mixage, cela n’a rien à voir avec ce qui sort de la table de mixage de la salle.  J’ai d’ailleurs la chance de pouvoir travailler avec d’excellents professionnels, comme Renaud Millet-Lacombe, Laurent Déchanez, Thierry Galeuchet, Jean-Claude Renou, Stéphane Tornare, Hervé Mermillod… Ce travail pour restituer l’émotion d’un concert, et littéralement transformer un auditoire en public, prend encore plus son sens dans la situation actuelle. Et c’est pour ça qu’on est deux : il y a d’un côté le preneur de son, l’artisan dans le sens noble du terme qui va travailler la matière sonore, et de l’autre le producteur musical, garant de la qualité sonore, qui prend un peu de recul, se met à la place de l’auditeur et cherche à sublimer l’émotion transmise par l’enregistrement, avec le souci permanent de ne pas trahir l’intention des artistes. C’est aussi le moment où l’on va prendre des notes, être attentif à des gestes, à ce qui se dit avant et après le concert, des manières de ranger les instruments, etc.  bref, tous ces à-côtés qui font aussi l’ambiance d’un concert, et dont on va pouvoir parler à l’antenne.

« Fermez les yeux, vous êtes dans Zanzibar,
je vous invite à un concert et vous allez voyager en musique,
vous avez rendez-vous en terre inconnue »

Dans la situation actuelle, alors que tous les avions sont cloués au sol, les salles de concerts fermées, cette attention portée à la restitution de l’émotion du concert prend encore plus de sens et d’importance. On dit aux gens qui ne peuvent plus voyager ou aller au concert : « Fermez les yeux, vous êtes dans Zanzibar, je vous invite à un concert et vous allez voyager en musique, vous avez rendez-vous en terre inconnue ».  Bien sûr, comme je l’ai évoqué auparavant, le producteur que je suis a la chance de s’appuyer sur une masse d’archives sonores exceptionnelle. Quant aux possibilités de nouveaux enregistrements, elles sont actuellement limitées par les contraintes liées au respect des mesures sanitaires, les restrictions imposées aux déplacements des artistes, etc. A l’heure actuelle, on ne sait pas encore bien comment on va s’organiser. Dans tous les cas, cela devra se faire de manière collective et concertée. Mais je suis convaincu que cela sera également possible dans un dispositif réduit rendu nécessaire par la situation. À cet égard, je peux citer un exemple très significatif, celui d’un concert donné il y a un an et demi par le grand sitariste indien Krishna Bhatt, dans un cadre très intimiste, que j’ai eu le privilège d’enregistrer dans une économie de moyens liée aux conditions même du concert. La prise de son minimaliste a permis cependant de restituer l’émotion du concert avec beaucoup de justesse. Donc oui, on peut faire de très beaux moments de radio dans un cadre restreint et très cloisonné. On attend juste le feu vert pour le faire.

Kassé Mady Diabaté & Lansiné Kouyaté au micro de Vincent Zanetti - photo : d.r.

Ethnomag : Ce qui me permet de rebondir sur la dernière question ; peux-tu nous parler du projet de jardins musicaux initié en collaboration avec les Adem ?

Il y a en effet cette très belle idée que m’a proposée Fabrice Contri. J’aime bien le dernier nom du du projet : Les jardins des Ateliers d’ethnomusicologie, parce qu’effectivement le jardin, ça ramène à cette idée de nature qu’on reproduit chez soi, c’est un rapport privilégié avec un bout de nature auquel on s’identifie et c’est depuis toujours une source d’inspiration infinie pour les musiciens et les poètes. Bien sûr, on ne sait pas à ce stade si on va aller chez les musiciens, dans un parc ou un jardin, ou réinvestir une scène… Le principe s’oriente vers l’enregistrement à huis clos de concerts qui auraient dû être présentés dans la programmation des ADEM, en rémunérant les artistes. Les choses avancent, mais au moment où nous parlons, il est encore un peu trop tôt pour en dire plus.

Ethnomag : C’est aussi pour cela qu’on parle actuellement d’un déconfinement concerté et négocié avec celles et ceux qui auront la charge et la responsabilité de le mettre en œuvre ?

Oui évidemment, pour les musiciens comme pour les techniciens de la radio, on a toutes et tous, sinon des parents, en tout cas quelqu’un de très proche, qui font partie des personnes à risque. A cet égard, on a donc une responsabilité à la fois individuelle et collective, et on doit donc faire très attention à ne pas aller trop vite.

"J’aimerais que
chaque concert diffusé dans Zanzibar
soit un moment précieux"

Ethnomag : Le mot de la fin, un message d’espoir ?

En conclusion, j’aimerais souligner que même si le budget de production musicale dédié aux musiques du monde reste le parent pauvre dans la programmation musicale d’Espace 2, les musiques que je défends dans Zanzibar sont largement présentes sur les scènes, qu’il s’agisse de festivals dédiés, comme ceux des ADEM, ou d’invitations dans des festivals de musiques actuelles, de jazz ou de musique classique. A partir de cette matière foisonnante, on peut façonner de véritables perles radiophoniques, et je préfère vraiment, sur une année, récolter une douzaine de perles et savoir qu’il s’agit d’autant de moments précieux - j’aime beaucoup ce terme de moments précieux, et salue au passage le festival des Suds à Arles qui a baptisé ainsi une de ses scènes. J’aimerais donc que chaque concert diffusé dans Zanzibar soit un moment précieux, d’autant plus qu’on se rend compte très clairement aujourd’hui que c’est un miracle fragile et sans cesse renouvelé d’organiser la rencontre entre un public et des artistes d’exception, venus de tous les horizons culturels.

 

A réécouter :
Les dernières émissions de Zanzibar sont disponibles en streaming sur le site d'Espace 2 :

https://www.rts.ch/play/radio/emission/zanzibar?id=11168166

 

 

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